On nous répète depuis bientôt quatre ans que l’IA va nous rendre plus productifs et plus productives. Pour une fois, la promesse n’est pas complètement creuse : le temps gagné existe bel et bien. Ce qui manque, c’est la suite de la phrase. Du temps gagné… pour qui ?
Je vais remonter un peu le temps, jusqu’à l’ère industrielle, ou plutôt cette époque où le travail à l’usine était la référence. Puis je regarderai où partent les gains de productivité aujourd’hui, avant de proposer quelques pistes plus justes. Le prisme est forcément le mien : celui de quelqu’un qui passe ses journées à étudier des outils d’IA pour les mettre au service d’autres personnes, et qui se demande qui retire quelque chose de notre gain de productivité.
Au sommaire
Remontons à l’usine • Ère industrielle
À l’époque industrielle, le deal était simple. Vous vouliez gagner plus ? Vous enchaîniez un deuxième poste de huit heures. Seize heures d’usine rapportaient bien plus que huit à l’entreprise, et une partie revenait sur votre fiche de paie. Logique, simple, efficace.

Ce deal avait un coût humain énorme. En France, avant la loi du 23 avril 1919, les journées duraient souvent entre 10 et 12 heures. La journée de huit heures était une revendication ouvrière de longue date, portée par les syndicats et plusieurs propositions de loi. Aujourd’hui, le droit européen plafonne la semaine à 48 heures en moyenne, heures supplémentaires comprises.
Tant mieux. Mais du coup, le levier « travailler plus » s’est retrouvé coincé.
Travailler plus pour gagner plus
Nicolas Sarkozy a bien tenté de le rouvrir. Il lance la formule « Travailler plus pour gagner plus » en octobre 2006, et la loi TEPA du 21 août 2007 favorise les heures supplémentaires. Quatre ans plus tard, deux députés, l’un de la majorité et l’autre de l’opposition, en dressent le bilan pour l’Assemblée nationale.
Le « gagner plus » a bien eu lieu : plus de neuf millions de salariés et salariées en ont profité, pour un gain moyen d’environ 500 euros par an. Le « travailler plus », lui, reste introuvable : le nombre d’heures supplémentaires n’a pas augmenté de façon significative. Coût de l’opération : plus de 4,5 milliards d’euros.
Étrange.
De l’usine au tertiaire
Pendant ce temps, nos métiers ont changé de nature. Dans l’Union européenne, la part de l’industrie dans l’emploi est passée de 20,7 % en 1996 à 15,3 % en 2016. Près de la moitié de l’emploi se concentre désormais dans deux grands groupes d’activités de services.
Et dans un métier de services, que vaut une heure ?
Prenez un plombier. Hier, il mettait une heure à déboucher votre évier. Aujourd’hui, avec un meilleur outil, il le fait en vingt minutes. Personne ne vous proposerait pour autant de ne payer qu’un tiers de l’intervention, parce que ce que vous payez, c’est le résultat.
Le salariat de bureau fonctionne à l’envers. On paie une présence de sept ou huit heures, et on fait comme si elle mesurait la valeur produite.
L’heure ne dit plus rien de spécifique. Et peu importe ce que vous faites durant cette heure, la paie « tombe » à la fin du mois.
Regardons la courbe
Ce décrochage entre temps, valeur et salaire ne date pas de ChatGPT. Aux États-Unis, l’Economic Policy Institute (EPI) compare depuis longtemps la productivité à la rémunération des salariés « typiques ». Entre fin 1979 et mi-2026, la productivité a progressé de 93,7 % et la rémunération horaire de 32,7 %.
Presque trois fois plus vite, donc.

Vous allez me dire que ce sont des chiffres américains. Et vous auriez raison. Sauf que l’OCDE a observé le même phénomène dans la plupart de ses pays membres : augmenter la productivité ne suffit plus à augmenter le salaire réel du travailleur type. (Oui, le rapport date de 2017. Je doute que la tendance se soit miraculeusement inversée depuis, mais je vous laisse vérifier.)
Le plus ironique ? En 1930, John Maynard Keynes imaginait qu’un siècle plus tard, une semaine de quinze heures suffirait. Son idée en résumé ? Si nous souhaitons faire travailler un maximum de personnes tout en créant de la valeur pour tout le monde, avec l’augmentation de la productivité par individu, nous pourrions facilement réduire de 60 % le temps de travail.
Nous sommes infiniment plus riches qu’en 1930. Les quinze heures, par contre…
Soit dit en passant, son horizon, c’était 2030. Il nous reste quatre ans pour donner raison à cet homme 😉
Bon, maintenant, ajoutez l’IA à cette courbe.
Cherchons le temps gagné
Commençons par la bonne nouvelle : le gain de temps n’est pas une invention de commerciaux. Selon une enquête de la Banque centrale européenne (BCE), la part des salariés et salariées de la zone euro qui utilisent l’IA au travail est passée de 26 % en 2024 à 52 % en 2026. La personne médiane déclare gagner trois heures par semaine, soit environ 7,7 % de son temps de travail.
Trois heures. Presque une demi-journée. Alors, où sont-elles passées ces heures ?
Où passent ces heures ?
Une étude danoise apporte une réponse assez nette. Elle croise des enquêtes auprès de 25 000 personnes avec les registres administratifs du pays. Résultat : 85 % des personnes qui utilisent des chatbots réaffectent le temps gagné à d’autres tâches. Moins de 10 % en profitent pour faire plus de pauses ou avoir plus de temps libre.
Et côté salaire ? Deux ans après l’arrivée de ChatGPT, le chercheur et la chercheuse, Anders Humlum, Emilie Vestergaard, ne mesurent aucun effet sur les revenus ni sur les heures déclarées, y compris chez les personnes qui l’utilisent tous les jours. 97,7 % des utilisateurs et utilisatrices déclarent d’ailleurs eux-mêmes que ça n’a rien changé à leur fiche de paie.
Où va l’argent ?
Le temps gagné n’a pas disparu. Il a changé de poche 😉
Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est… OpenAI. Dans un document de politique publique publié en avril 2026, l’entreprise admet que des personnes peuvent reconnaître un gain de productivité sans avoir le sentiment d’en voir les bénéfices. Quand l’entreprise qui vend l’outil l’écrit noir sur blanc, je trouve que la question mérite d’être posée à voix haute. (Gardez tout de même en tête qu’OpenAI a tout intérêt à paraître responsable sur ce sujet.)
Alors je la pose. Touchez-vous une meilleure rémunération depuis que vous utilisez l’IA, avec un lien direct logique selon vous ? Avez-vous eu droit à un jour de repos, une prime, un avantage quelconque ?
Anecdote : de mon côté, mon entourage professionnel m’a toujours évalué comme plus performant que la moyenne. Je les en remercie sincèrement. Mais avec le recul, je sais trois choses :
- ce n’est pas forcément récompensé, ni même utile en entreprise. Peut-être suis-je un peu stupide de continuer à l’être ;
- ça ne va pas s’arranger avec l’IA ;
- ce qui ne se mesure pas ne se négocie pas.
Ce troisième point est le cœur du problème. « Ce qui ne se mesure pas ne se négocie pas. » Et quand la différence ne se négocie pas, elle finit en discrimination silencieuse : même salaire, pas la même contribution, et aucun moyen propre d’en parler sans passer pour un arrogant.
L’IA ne fait qu’amplifier ce malaise. Elle nous aide potentiellement toutes et tous à aller plus vite sur les tâches à faible valeur ajoutée. Certaines personnes vont gagner 10 % de leur temps, d’autres personnes vont être multipliées par 2 ou 3. Au final, nous serons quand même payées pour 35 à 40 h par semaine.
Le bénéfice, lui, file vers l’entreprise.
Méfions-nous de la productivité ressentie
Avant de réclamer notre part, un peu d’humilité quand même. La productivité qu’on ressent n’est pas forcément celle qu’on produit.
En 2025, l’organisme METR a mené un essai randomisé auprès de 16 développeurs et développeuses expérimentés, sur 246 tâches réelles. Avec l’IA, ils mettaient 19 % de temps en plus. Le plus troublant ? Après coup, ils estimaient avoir gagné 20 %.
Aïe. Sacrée différence. Sacré biais de perception.
Précision importante : METR a relancé l’expérience depuis, mais juge ses nouvelles données peu fiables. Trop de personnes refusent désormais de travailler sans IA pour participer. Ce résultat raconte donc surtout une tendance d’un moment, et un biais de perception important. Et cette deuxième tentative d’essai randomisé mis à mal par le changement de pratique, est bien plus révélateur.
Autre nuance, dans le support client cette fois. Une étude portant sur plus de 5 000 agents mesure un gain moyen de 15 %, avec de fortes différences d’une personne à l’autre. Les moins expérimentés progressent nettement, les plus expérimentés à peine. La BCE observe elle aussi une distribution très asymétrique : la plupart gagnent un peu, quelques-uns énormément.
Dans une entreprise, j’observe grossièrement deux familles d’usages :
- Les usages timides : faire relire un texte, générer des slides, reformuler un mail.
- Les usages assumés : challenger l’existant, construire des interfaces, des outils internes, des automatisations.
Le gain n’a rien à voir entre les deux. Il n’est pas plus équitable que nos différences de compétences ou de motivation.
Vous voyez le piège ? Si l’on récompense à l’individu, on récompense le ressenti, les profils déjà avantagés et celles et ceux qui savent se vendre. Mesurez d’abord le gain global, à l’échelle d’une équipe ou de l’entreprise. Regardez ensuite les différences individuelles, pour les comprendre plutôt que pour classer les gens.
Refusons que le gain devienne une cadence
Maintenant, il est important de noter que certaines entreprises ont déjà choisi quoi faire du temps gagné.
Exemple ou contre-exemple ?
En avril 2025, le PDG de Shopify a publié un mémo interne affirmant que l’usage réflexe de l’IA devenait une attente de base. Avec une règle qui a fait parler : avant de demander du renfort, les équipes doivent démontrer pourquoi l’IA ne peut pas faire le travail. Faut-il en arriver là ? Je ne crois pas.
Chez Klarna, le communiqué de février 2024 affirmait que l’assistant IA faisait déjà l’équivalent du travail de 700 agents à temps plein. C’est ce que l’entreprise dit d’elle-même, et la suite de l’histoire semble plus nuancée que le communiqué, avec un rétropédalage en 2025. Anecdote : j’ai eu à utiliser un des services de Klarna en 2024, et je peux vous assurer que c’était catastrophique à bien des égards. Leur rétropédalage de 2025 ne m’étonne pas.
Gain ou illusion du gain ?
Bravo, vous avez gagné deux heures grâce à l’IA. Votre récompense ? Deux heures de travail en plus, et un objectif revu à la hausse l’an prochain. Vous l’aurez compris, je suis sarcastique ici. Enfin… en vrai, à peine.
L’étude danoise le confirme à sa manière : 12 % des personnes qui utilisent des AI Chat signalent de nouvelles charges de travail, même sans initiative de leur employeur. Et même OpenAI recommande de limiter les usages de l’IA qui intensifient la charge de travail.
Dans les entreprises que je côtoie, j’ai l’impression de voir un double mouvement. Celles et ceux qui ont adopté l’IA se retrouvent avec toujours plus de sujets sur les bras. Celles et ceux qui la refusent ont le sentiment de doucement être mis de côté, ou la crainte de l’être, à terme.
C’est une observation personnelle, pas une statistique. Au Danemark, les données ne montrent aucun effet sur l’emploi des personnes qui n’utilisent pas ces outils. Peut-être que c’est ma bulle. Peut-être que c’est trop tôt pour en faire des généralités.
Je le dis quand même : « un gain qu’on ne partage pas, c’est juste une cadence qui augmente, toujours pour les mêmes personnes ».
Partageons le dividende
Bon, assez râlé. Il existe des pistes, parfois déjà testées, parfois encore à l’état d’expérimentation. Voici celles qui me semblent les plus intéressantes.

Rendons du temps, à salaire égal
La première : garder tout le monde en poste et réduire le temps de travail sans baisser le salaire, au prorata du gain que l’IA apporte à l’entreprise.
Utopique ? Pas tant que ça.
Au Royaume-Uni, 61 entreprises et environ 2 900 salariés et salariées ont testé en 2022 la semaine de quatre jours, à salaire maintenu. À la fin de l’essai, 56 d’entre elles continuaient, soit 92 %. Un an plus tard, au moins 54 l’appliquaient encore, dont 31 de façon permanente. Ce pilote n’avait rien à voir avec l’IA. Mais l’IA rend l’argument encore plus simple à défendre, je trouve.
En juin 2025, Roger Kirkness, PDG de la start-up Convictional, est passé à quatre jours sans baisse de salaire pour ses 12 salariés, en s’appuyant sur les gains de l’IA. Son argument tient en une phrase, que je traduis librement : rien de ce qui compte désormais dans le travail n’est corrélé aux heures. Et je trouve que c’est un bon résumé du détachement complet entre productivité accrue, et pouvoir d’achat. (le mal du siècle)
OpenAI propose d’ailleurs des pilotes de 32 heures sans perte de salaire, dont les heures récupérées deviendraient une semaine plus courte ou des congés. Aux États-Unis, une proposition de loi va dans le même sens. La sociologue Juliet Schor estime que les gains de l’IA pourraient permettre à 35 millions de personnes de passer à 32 heures en dix ans. (source)
Proposons le 4/5e à qui le souhaite
Une variante plus souple : proposer un 4/5e payé à 100 % aux personnes dont la productivité a nettement augmenté.
Je vois venir de loin le risque d’iniquité. D’où l’importance de mesurer le gain à l’échelle de l’équipe avant de l’attribuer à qui que ce soit.
Augmentons la paie, ou partageons le bénéfice
Deuxième levier : l’argent. On peut augmenter les salaires sur la base de la productivité gagnée, ou verser une prime indexée sur les résultats. OpenAI suggère d’ailleurs des primes liées aux gains de productivité mesurés.
Au Luxembourg, l’outil existe déjà : la prime participative, exonérée d’impôt à 50 % sous conditions. Depuis 2025, une entreprise peut y consacrer jusqu’à 7,5 % de son bénéfice, dans la limite de 30 % du salaire annuel. En 2025, 2 066 entreprises l’ont utilisée, pour 43 404 salariés et salariées. (Source : Paperjam)
Et si une partie de cette enveloppe était explicitement indexée sur les gains liés à l’IA ?
Laissons le choix de ne rien changer
Tout le monde n’a pas envie de passer ses journées avec une IA. C’est un choix respectable, qu’il soit économique, écologique ou politique.
Dans l’enquête de la BCE, 41 % des répondants se disent tout simplement pas intéressés par ces outils. Pénaliser ce choix, ça serait transformer un outil en condition d’emploi.
Et quelques pistes pour la route
- Des heures bancables. Convertir le temps gagné en congés à poser librement, plutôt qu’en semaine figée.
- L’embauche plutôt que l’intensification. Le rapport sur la loi TEPA suggérait déjà de faciliter l’embauche. Je trouve que le raisonnement s’applique parfaitement à l’IA.
- Une voix pour les équipes. Associer les salariés et salariées aux choix de déploiement de l’IA. Pour Eurofound, les gains d’efficacité doivent aller de pair avec une meilleure qualité de l’emploi et un aménagement adapté.
- La formation et la mobilité. Au Danemark, les personnes qui utilisent l’IA et changent de métier voient leurs revenus progresser de 12 points plus vite que les autres.
Vous allez me faire la remarque que l’entreprise paie les licences, la formation et l’intégration, et qu’il est normal qu’elle récupère le gain. Et vous auriez peut-être raison, en partie : les bénéfices déclarés sont plus élevés quand l’employeur encourage et investit. Mais entre « une partie » et « la totalité », il y a de la marge, beaucoup de marge. Puis un investissement, ça s’amortit.
Et si nous devions conclure ?
Je ne crois pas que l’IA ait cassé le deal du « travailler plus pour gagner plus ». Elle a surtout rendu visible qu’il ne tenait plus depuis longtemps. Nos salaires ont décroché de la productivité bien avant l’avènement de l’IA.
Ce qui change, c’est l’échelle. Trois heures par semaine, pour la moitié des salariés et salariées de la zone euro, ça finit par faire une sacrée somme. Cette somme, quelqu’un la touche.
Alors, dans votre entreprise, où sont passées vos trois heures ? Et si vous êtes manager, dirigeant ou dirigeante, qu’allez-vous en faire ?
Je suis sincèrement curieux de vos retours, que vous soyez d’accord avec moi ou non. Venez en discuter sur les réseaux, c’est là que ces réflexions prennent tout leur sens.
Et n’oubliez pas : restez critique 🙂
Quelques sources et ressources complémentaires
- « Évaluer le travailler plus pour gagner plus », rapport de Jean-Pierre Gorges et Jean Mallot, Assemblée nationale (2011)
- « The Productivity–Pay Gap », Economic Policy Institute
- « Decoupling of wages from productivity », Cyrille Schwellnus, Andreas Kappeler et Pierre-Alain Pionnier, OCDE (2017)
- « AI adoption and the productivity promise », António Dias da Silva, Laura Lebastard et David Sondermann, BCE (2026)
- « Still Waters, Rapid Currents », Anders Humlum et Emilie Vestergaard, NBER (2026)
- « Measuring the Impact of Early-2025 AI on Experienced Open-Source Developer Productivity », Joel Becker, Nate Rush, Elizabeth Barnes et David Rein, METR (2025)
- « Generative AI at Work », Erik Brynjolfsson, Danielle Li et Lindsey Raymond (2025)
- « The results are in: the UK’s four-day week pilot », Autonomy (2023)
- « Industrial Policy for the Intelligence Age », OpenAI (2026)
- « Economic Possibilities for our Grandchildren », John Maynard Keynes (1930)
Images générées avec de l’IA sur la base d’une création originale.
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